Château du Pey : un lieu de mémoire voué à la démolition
- Alexandra Sobczak
- il y a 1 jour
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Les pelleteuses sont prévues pour la première semaine de septembre.
Nous tentons tout pour que cela ne se produise pas, mais le combat est difficile : la commune refuse, à ce jour, d’étudier toute solution alternative à la démolition.
Nous comprenons qu’une commune de 3 000 habitants ne dispose pas nécessairement des moyens financiers pour engager seule une restauration.
Mais nous ne comprenons pas qu’elle refuse de vendre l’édifice à une personne ou à une structure capable de le réhabiliter et de le faire vivre dignement.
Ce refus de vente sonne comme un arrêt de mort pour le château du Pey.
Or ce château ne porte pas seulement en lui un pan de l'histoire locale : il porte en lui la mémoire des familles qui l’ont habité, notamment celle de la famille Chevillard.

Monsieur et Madame Chevillard achètent le Pey en 1937 et y habitent jusqu'à la fin des années cinquante. Dans ses souvenirs, Gérard Chevillard (1926-2016), septième de leurs quinze enfants, explique que ses parents cherchaient un lieu assez vaste pour accueillir toute la famille pendant les vacances, et pas trop éloigné d’Angers, où la famille résidait habituellement.
« Le “château” du Pey, écrit-il, était une grande maison, à vendre, indépendante du village tout en étant facilement en liaison avec les commerces et les fermes voisines. La maison était en bon état. L’électricité y fut installée à notre arrivée (ou tout au moins quelques années après, à la fin de la guerre peut-être ).
Les parents firent retapisser la maison. Un château d’eau - unique dans le coin - assurait l’eau courante et la source en était intarissable. A l’époque la commune n’assurait pas encore l’eau courante à tous ses habitants, comme maintenant (sans parler de l'électricité, du téléphone ou des routes goudronnées! ).
Le “Petit-Anjou”, train régional, nous joignait régulièrement à Angers. Et Dieu sait s’il fut, à l’époque, une bénédiction, spécialement durant la guerre. Il y avait un grand jardin potager, un garage-atelier, une écurie et un grand parc où papa - et mon frère Yves - plantèrent beaucoup d’arbres fruitiers et de la vigne ».

Pendant la guerre 39-45, le Pey devient un refuge et un point d’ancrage. On y cultive, on y élève quelques animaux, on y fait face aux difficultés du temps. Le ravitaillement étant très difficile, surtout pour une famille de dix-sept personnes, « la région du Louroux et d’Angrie furent des lieux providentiels pour se procurer des œufs, du lait, de la viande, et même du pain de ferme. ».
De nombreux souvenirs familiaux sont associés à l’occupation. « Je me souviens qu’en mai-juin 40 », ajoute Gérard Chevillard, « deux prisonniers français évadés étaient venus coucher une nuit dans la maison du jardinier qui à l’époque était vide; et repartis le lendemain matin, à pied, ils y avaient laissé leurs uniformes militaires, s’étant habillés en civil pour être moins repérables ».

C’est enfin la libération. Des soldats allemands s’enfuient sur des bicyclettes volées, privées de leurs pneus, en ouvrant le feu sur le voisinage. Du 8 au 10 août 1944, la famille voit passer sur la route toute proche l’avant-garde des troupes blindées de l’armée Patton. Cette photo émouvante montre la joie des enfants qui sympathisent avec les soldats américains venus à leur rencontre.
Bien des souvenirs familiaux, douloureux ou joyeux, émaillent ces années au Pey, si importantes dans l’apprentissage de la vie de chaque enfant.
Parmi eux, le jeune Jean Chevillard, seize ans. Après un été passé au Pey avec ses frères et sœurs , où il mûrit sa décision, il traverse la ligne de démarcation à l’automne 1941 et se rend au port de Marseille où il embarque pour la Tunisie.

Ordonné prêtre à Carthage en 1950, il consacre sa vie au peuple algérien dans une présence humble, fidèle et sans prosélytisme. Pendant la décennie noire, le 27 décembre 1994, il est assassiné à Tizi-Ouzou par des terroristes, en compagnie de trois confrères Pères blancs. Avec 18 autres religieuses et religieux, dont les moines de Thibirine, il est béatifié à Oran en décembre 2018.
Le château du Pey n’est donc pas seulement un bâtiment ancien menacé ou un témoignage architectural : il est un lieu de mémoires, le décor d’histoires humaines.
Il garde le souvenir d’enfances, d’une famille, de vocations et de destins.
Or la mémoire ne se détruit pas : elle se respecte, elle s’honore, elle se transmet.
Il est ainsi regrettable de faire table rase du passé et de ne pas sauver ce lieu, afin qu'il devienne à l’avenir un espace utile à d’autres générations de personnes, et particulièrement à la collectivité du Louroux-Béconnais.
Nous remercions très sincèrement la famille Chevillard de nous avoir ouvert ses archives et permis de diffuser ces émouvantes photographies.
Elles nous rappellent que le château du Pey n’est pas un tas de pierres : il est un témoin vivant de la mémoire collective.
Crédits photographiques exclusifs de la famille Chevillard
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